Publié dans Anecdotes

Quand avoir une vie sociale relève du défi

vache folle

Ma mère m’a toujours dit que je ne suis pas née comme ça. Que quand j’étais toute petite, j’étais enjouée, j’allais volontiers vers les autres, j’avais tout plein de petits camarades et je me permettais même de faire le tri. Et puis il y a eu un épisode, ou plutôt une accumulation d’épisodes, qui m’ont changée à jamais. Qui m’ont changée en l’opposé de ce que j’étais. Le pire, c’est que je n’ai que peu, voir pas du tout, de souvenirs de ces épisodes. Il faut dire que j’étais très jeune, j’avais à peine quatre ans.

Pour résumer grossièrement, mon père n’était qu’un escroc, qui a manipulé ma mère et lui a fait dans le dos des dettes de plusieurs briques (en francs). Quand elle s’en est aperçue, elle était anéantie et n’était plus en mesure de s’occuper de moi. Elle m’a donc confiée à mon oncle. Je n’ai qu’un seul souvenir de ce qui se passait chez mon oncle. Ma mère était partie sans me prévenir et lui m’a amenée vers une petite caisse en bois. Dedans, il y avait les jouets du chien et un martinet. Il m’a montré le martinet et m’a dit « tu vois, ça, avant, c’était pour le chien, maintenant c’est pour toi ». Ma mémoire a effacé toute seule ce pan de ma vie, et je sais juste que quand je suis revenue, j’étais très visiblement traumatisée et je portais des traces de coups. Pendant des années, on m’a obligée à aller voir une psychologue pour mettre des mots sur des évènements dont je ne me souvenais même plus mais dont les conséquences m’ont transformée. Parfois j’ai quelques bribes qui me reviennent, mais c’est tout. Je n’ai été amenée à revoir mon oncle que deux fois, et à chaque fois, le regarder ne me fait ni chaud ni froid. J’ai juste envie de le taper. Et je ne le fais pas.

En tant qu’enfant traumatisée, j’étais bien évidemment craintive. En plus de ça, avant de me rendre à ma mère, mon oncle m’avait coupé les cheveux très très court, à la garçonne, limite à la militaire. Classe pour une petite fille. Et pour en rajouter encore une couche, j’avais mes soucis de santé qui faisaient que je n’avais pas les mêmes capacités physiques que les autres. Courir partout, non, c’était pas pour moi. J’ai débarqué dans une école primaire de quartier difficile, où les enfants s’en sont donné à cœur joie. Ils m’insultaient, et dès que je sortais du champ de vision des professeurs pendant la récré, ils essayaient de me taper. J’avais de bonnes notes, ce qui n’arrangeait pas les choses. Pour eux, un zéro était une grande fierté, alors je vous laisse imaginer la considération qu’ils avaient pour une petite qui accumulait les vingt. On ne cessait de me dire que c’est parce qu’ils étaient jaloux. Mais personne n’a jamais compris que non, ils étaient loin d’être jaloux. Ils étaient fiers d’avoir de mauvaises notes, pour eux c’était une forme de rébellion, d’anti-conformisme. Moi, avec mes bonnes notes, j’étais pour eux l’exemple typique de vendue du système. Donc, ils me rejetaient, cherchaient à me faire payer ça. Et moi, je ne pouvais pas les contenter : déjà, parce que dès que j’avais en dessous de 15 je me faisais punir, ensuite parce que je ne voyais pas l’intérêt de faire semblant de ne pas savoir alors que je savais.

Aller à l’école, fréquenter des gens, c’est vite devenu une torture pour moi. C’était un cercle vicieux : plus on me rejetait, plus je me méfiais, me mettais à l’écart. Et plus je me mettais à l’écart, plus je me faisais rejeter. J’étais tellement réservée, tellement craintive que dès que j’essayais d’aller au-delà de mes peurs, pour aller au devant des gens, je me faisais rejeter encore plus cruellement. Dans chaque groupe, il faut une tête de turc. A chaque fois, c’était moi.

Je crois que le pire, à l’école, c’était les professeurs qui ne m’écoutaient jamais, persuadés que je m’isolais volontairement parce que j’avais peur d’être rejetée à cause de mes problèmes de santé. Non, je m’isolais car les gens étaient des abrutis, nuance. Je me souviendrai toujours de mon prof d’SVT de seconde… j’étais dans une seconde vraiment pourrie, les 3/4 de la classe avaient été mal orientés et n’avaient rien à faire au lycée. Les cours c’était le chahut… enfin bref, vous avez compris. Persuadé que je m’isole à cause de mes soucis de santé, il demande à ma mère s’il peut en parler devant toute la classe. Quand je l’ai appris je ne voulais pas, vraiment pas, les mecs étaient vraiment cons et je savais que ça finirait mal. Il ne m’a pas écoutée, je suppose que pour devenir prof on apprend des scripts tout faits sans tenir compte des cas. Il en a parlé, un jour où j’étais malade. J’ai passé le reste du lycée en étant surnommée « la trisomique » et c’était encore pire qu’avant. Merci monsieur.

Je ne comprenais pas les gens. Comment peut-on être fier d’être idiot, de ruiner son avenir ? Encore aujourd’hui, quand je lis des articles de presse sur les quartiers difficiles, un souvenir me revient : j’étais dans un centre social, sur un ordinateur. Un des gamins se vantait d’avoir de bonnes notes, il allait aller en première S ! Aussitôt, tous les autres se sont foutus de sa gueule et l’ont insulté. C’est pour les intellos, pas pour toi ma couille, va en SEGPA comme nous, on rigole bien. Le pire, c’est que ce gamin l’a fait. Enfin, plus ou moins. Il a été faire un CAP de vente alors qu’il aurait pu poursuivre ses études, peut-être avoir un BTS. Il faut dire que les gars qui fréquentaient ce centre social n’étaient pas des lumières… je me souviens d’un jour où, d’un coup, ils se sont tous mis à frapper leur clavier en chantant « Ah bébé gâteau, Ah bébé gâteau ! ». Ils m’avaient fait peur oO

Histoire de bien arranger les choses, ma mère m’inscrivait, à chaque vacances, au centre aéré ou en colonie. Pour quelqu’un qui n’arrive pas à se lier et qui se fait à chaque fois jeter, c’était juste une torture. Personne ne voulait jamais de moi pour les jeux collectifs, j’étais la dernière choisie pour l’attribution des chambres, je me faisais voler des affaires. Je détestais les activités, qui m’obligeaient à faire équipe avec des gens qui faisaient exprès de me faire échouer, qui m’obligeaient à me faire railler. Un jour, j’ai fini par péter un câble. J’étais dans ma chambre, avec d’autres filles, quand d’un coup, l’une d’entre elles monte sur mon lit, sans-gêne. Elle se met à beugler : « Qui aime Marinaaaaaa ? » (c’était elle). Toutes les petites répondent « Moiiiiii ! ».  » Et qui aime Céciiiiiile ? ». Évidemment, personne ne répondait. J’en avais assez. Je me suis levée, je l’ai attrapée par le cou et lui ai cogné la tête contre le mur. Puis je l’ai tapée au visage en criant « Qui aime Marina avec la gueule éclatée ? ». Je ne l’avais pas ratée. Ma mère a été appelée, elle ne comprenait pas car la violence ne me ressemblait pas. Je crois qu’elle n’a juste jamais réalisé que je détestais toutes ces « vacances » qu’elle m’imposait alors que je demandais juste à rester tranquillement lire à la maison. Cette fois, j’ai passé le reste de la colonie en chambre individuelle, une chambre de mono. Car je leur ai dit que si cette petite peste de Marina recommençait, je la tuerais. Le pire, c’est que j’étais tellement à bout que j’en aurais été capable, sans forcément le vouloir. Je me serais juste déchaînée sur elle et comme elle était tout frêle…

En fait, je ne supporte juste pas la présence des gens. Virtuellement, je suis capable de parler, de me montrer enjouée, mais physiquement, je déteste devoir sortir en ville, être entourée de monde, devoir faire la conversation à des gens qui ont des centres d’intérêt futiles et inintéressants. Je déteste les restaurants, car il y a toujours des gens pour fumer, ou des gamins pour hurler. Prendre un repas tranquille étant impossible, je ne vois pas l’intérêt. Je n’aime pas aller au cinéma, car il y a toujours des gens pour parler, ou alors je me retrouve toujours derrière le grand dadais. En plus ça me casse les oreilles. Je n’aime pas le shopping, y’a toujours un monde pas possible, et ça me rend folle. Inutile de vous dire que du coup ça rend les « sorties entre amis » très limitées :p

Je ne supporte pas de recevoir des gens chez moi, je vis ça comme une intrusion. Je n’ai qu’une seule envie, c’est qu’ils partent vite. Je ne me sens pas chez moi si quelqu’un d’extérieur à mon foyer s’y trouve.

Quand j’étais avec mon ex, et que deux fois par an, il m’obligeait à passer les fêtes dans sa famille, je le vivais toujours mal. J’étais incapable de m’attacher à ma belle-famille et je ne supportais pas tout ce monde, tout ce bruit… et en plus, j’avais pris ma belle-sœur en flagrant délit de faux-cul. A un moment, elle m’appelle pour me faire lire une blague de quelqu’un avec qui elle discutait. J’ai lu un peu plus haut et constaté qu’elle me surnommait « la coincée »… sympa. Il faut dire qu’étant très sociable, exubérante, elle était à l’opposé de ma personnalité… je me suis tue, puis j’ai fini par lui faire la remarque, avec mon absence totale de tact habituelle, achevant d’enterrer nos relations. Parfois je devais me coltiner la belle-famille pendant plusieurs semaines et j’étais vraiment mal. Ils me faisaient sans cesse la remarque que je ne venais pas chez eux pour m’isoler sur mon ordi, mais en même temps, je ne voulais pas partager quoi que ce soit. Et puis bon, entre regarder un film et jouer sur le pc, niveau activité, c’était kif kif.

Au travail, je ne supporte pas tous ces gens qui bavassent, je veux juste faire mon travail dans mon coin, tranquille. En plus les gens ne sont jamais fiables. Du coup je passe pour la snob de service parce que je préfère faire mon boulot plutôt que bavasser à la machine à café. En plus j’aime pas le café. Encore moins le café-clope.

Tenir une conversation relève du défi. Les gens prétendent aimer la franchise mais quand vous êtes francs avec eux, ils n’apprécient pas. Or, moi, je pars du principe que ça ne sert à rien d’enrober les choses : si ta robe est moche, elle est moche. Si t’as un bouton sur le nez, ben t’as un bouton sur le nez, pas « un truc ». Si ton maquillage te rend affreuse, autant te le dire, ça t’évitera de te foutre la honte en te baladant toute la journée avec. Eh bah non, les gens veulent toujours qu’on enrobe les choses, que l’amère vérité soit pour eux sucrée. Eh bah non. Je dis les choses telles qu’elles sont. Et me fiche éperdument des conséquences. La plupart des gens le savent, et ne viennent vers moi que lorsqu’ils ont besoin de l’avis de quelqu’un qui ne leur mentira pas, quand ils en ont besoin. J’suis le bouche-trou des mauvais moments. Celle qui est de bon conseil, mais uniquement quand ça les arrange. Je n’aime pas les gens comme ça. Pourtant tous sont comme ça.

Inutile de vous dire qu’avec ça, je ne parle pas bien souvent aux gens. Sans compter qu’en plus, je suis capable de vous planter là au beau milieu d’une conversation. Ce n’est pas méchant, c’est juste que je passe à autre chose. Les autres le font aussi mais quand ça vient de moi, c’est que je suis une vilaine asociale. Eux, c’est parce qu’ils sont occupés. Eh ben moi, je vous emmerde.

Je n’arrive plus à ressentir d’émotions. On peut m’annoncer que j’ai un cancer que je ne sors pas une larme. Je n’ai pas pleuré depuis des années, vous savez ? Pleuré sincèrement je veux dire, je ne compte pas les pleurs de douleur pendant mes règles. Quand je dis que je suis froide, je le suis vraiment. Je suis capable de regarder la mort dans les yeux, capable de regarder la souffrance humaine sans ciller. Je n’arrive pas à avoir de compassion, pour moi les gens sont tous soit comme ces gamins qui me torturaient et qu’on disait « innocents, ils ne savent pas ce qu’ils font » (tu parles), soit comme ces gamins qui regardaient sans rien dire. L’humain est pour moi une créature affreusement faux-cul. Sans compter que des années de mise à l’écart ont développé chez moi un sens de l’observation accru : je devine aisément quelles sont les pensées derrière tel ou tel geste, telle ou telle parole. Vous ne pouvez juste pas me mentir. Et moi je vous balance votre hypocrisie en plein visage, sans le moindre enrobage. Je ne me fais pas d’amis, comme ça. Et tant mieux, en fait.

Pour moi, l’amour, ce n’est pas des papillons dans le ventre, des regards échangés, des joues rouges au moindre compliment. Pour moi, l’amour, c’est être capable de vivre avec quelqu’un sans péter une durite car vous vous sentez agressé. C’est être capable de partager avec, d’enfin partager avec quelqu’un, de rire avec. De pouvoir considérer cette personne comme membre de mon foyer. D’accepter qu’il tourne la clé dans la serrure et que ça sonne la fin de ma divine solitude. D’accepter qu’il me parle de trucs qui parfois ne m’intéressent absolument pas. D’être avec quelqu’un qui ne me ment pas, n’enrobe pas les choses. De voir quelqu’un qui lui aussi se fiche éperdument de l’avis des autres. Je peux lui balancer qu’il a les cheveux gras, il s’en fout. Je peux m’énerver sur lui, lui dire qu’il n’est qu’un hamster sodomite, il va se marrer. L’amour, c’est quelqu’un qui me supporte, en tant qu’être froid et insensible. Il faut dire aussi que je suis avec quelqu’un qui, lui aussi, a été éprouvé par la vie et donc, ça aide à la compréhension.

Pour être honnête avec vous, je n’ai pas de vie sociale. J’esquive les « IRL » (In Real Life, qui désigne les rencontres dans la vraie vie) avec des gens que je connais via des jeux en ligne, dont certains depuis 10 ans, je n’ai pas vraiment d’amis avec qui sortir. Parfois j’ai une connaissance qui se ramène sur Paris, mais je vois bien qu’elle s’ennuie quand je vais la voir. Je n’ai jamais rien à dire, je ne sais pas faire la conversation, et le pire, c’est que je m’en fous. Je viens parce qu’elle me le demande, elle sait comment ça va se passer, eh bah elle assume de se faire chier.

Je n’arrive juste plus à avoir une vie sociale. J’ai une « carapace » de plus en plus épaisse, j’ai de plus en plus de mal à supporter les cons (et y’en a pas qu’un peu), les injustices, les gens tout simplement. Je ne pense pas qu’il soit possible d’arranger les choses, car les dommages sont trop profonds, j’ai des réactions de rejet épidermiques maintenant. Et je ne suis même pas sûre de vouloir arranger les choses. Chez moi, je suis bien, je suis sereine. J’ai un livre dans les mains, un chat sur les genoux, et ça me suffit pour être heureuse. Pourquoi me considérer comme tarée parce que je ne veux pas me bourrer la gueule en boîte de nuit ou aller faire du shopping dans une marée humaine ? Si je suis heureuse ainsi, pourquoi changer ? Pourquoi me dire que je ne suis pas normale ? Je suis ce que les autres ont fait de moi. Si je n’avais pas été rejetée, qui sait, peut-être que je serai la parfaite petite fille à l’aise en société.

Vous l’aurez compris, j’ai énormément de mal à m’entendre avec les gens, à avoir une vie sociale, tout simplement. Et vous, vous avez déjà eu des soucis à ce niveau ? Ou est-ce que vous vous prêtez volontiers à ce gigantesque jeu de rôle qu’est la conversation ?

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Auteur :

Je suis une femme de 27 ans, blogueuse humeurs et emploi, cherchant à creuser son trou dans le monde du travail malgré son handicap.

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