Publié dans Anecdotes

Une histoire d’amour qui n’a jamais vu le jour

ours

C’est un peu étrange de parler de ça, comme ça.

Grégory. A l’époque, c’était le seul à ne pas se moquer de moi à l’école. J’avais de bonnes notes, donc forcément j’étais la risée de tous. Mais pas la sienne. Je n’ai jamais su pourquoi, mais il s’inquiétait toujours pour moi. Quand j’étais seule à la récré, assise sur un banc, à me morfondre, il venait me demander si ça allait. Il demandait aux gars qui me chahutaient de me laisser tranquille. Mais il n’en faisait pas trop non plus, car il était populaire, traîner avec moi n’était pas très bon pour lui. Personne ne voulait subir ce que je subissais, mais ça ne les empêchait pas de continuer.

Je le trouvais mignon. Mais j’étais sûrement la seule. Il n’apparaissait jamais dans le classement que faisaient les filles les plus courtisées de l’école.

On se voyait souvent en dehors de l’école, car ma mère aimait bien les fêtes de quartier, et c’était aussi le cas de ses parents. On était souvent les seuls de notre âge et du coup on traînait ensemble. Mais on ne faisait vraiment que traîner. Grégory était d’une timidité maladive et n’arrivait pas à articuler un seul mot devant moi. Il rougissait énormément, bégayait… pourtant je le comprenais parfaitement. On avait pas besoin de se parler. On était juste là, l’un à côté de l’autre, à regarder les voitures passer devant la salle des fêtes. Souvent, il me prêtait sa veste car j’avais froid.

Bien vite, des rumeurs de romance ont commencé à circuler dans l’école. Pourtant il ne se passait rien. Il se contentait de prendre de mes nouvelles quand les autres m’embêtaient et c’est tout. Parfois il m’invitait à jouer aux Power Rangers avec son groupe, mais les autres gars ne voyaient pas ma présence d’un bon œil, même si j’avais beaucoup de goûts communs avec eux (on regardait les mêmes dessins animés « typés mecs », donc on pouvait jouer aux mêmes jeux).

Ces rumeurs de romance ont fait intervenir ses parents : ils ne voulaient pas que je fréquente leur fils. Car j’avais des bonnes notes, on me disait promise à un brillant avenir, alors que Grégory n’était pas très intelligent et enchaînait les redoublements. Pour eux, on ne vivait pas dans le même monde et il était inutile de souffrir pour rien. Ma mère les approuvait et me demandait d’avoir de meilleures fréquentations. Mais on s’en foutait de nos notes. On aimait juste jouer ensemble.

Puis je suis passée au collège et lui est resté à l’école primaire pendant encore deux ans. On ne se voyait qu’en salle des fêtes, mais on était obligés de faire semblant de s’ignorer. Nos parents veillaient. Alors il se contentait de me faire des clins d’œil de loin et de faire des bruits de prout pour attirer mon attention et capter un sourire. Il est ensuite passé en SEGPA tandis que tout le monde savait que j’avais mon brevet des collèges avant même de passer l’examen. J’étais brillante, ma mère s’en vantait à tout va. Il a profité d’un moment où j’allais aux toilettes pour me sourire et me dire bravo. Il était tout rouge et avait les larmes aux yeux.

Quand je rentrais de l’école en bus, je passais devant son établissement et je le voyais. Il a fini par remarquer à quelle heure je passais et m’attendait toujours. Il me faisait un signe, un sourire, que je lui rendais. Je ne savais même pas pourquoi je lui rendais. On ne se fréquentait pas, les discours de nos parents comme quoi on n’était pas promis au même monde avaient fini par faire leur chemin. Un jour, je l’ai vu avec une fille dans les bras. Je devais avoir l’air choquée car quand on s’est vus à la fête suivante, il m’a dit que ce n’était pas ce que je croyais. Je lui ai alors répondu que je ne croyais rien, que j’étais contente pour lui, qu’il avait le droit de faire sa vie. J’avais un petit pincement de jalousie au cœur. La fille a rapidement quitté ses bras, et là j’ai réalisé qu’il était sans doute vraiment amoureux, qu’on était pas juste amis. J’ai commencé à faire semblant de l’ignorer lorsque je passais en bus. C’était difficile, j’aimais bien ces petits moments où j’étais le centre de son attention. Pour une fois que je captais l’attention de quelqu’un…

Une fois au lycée, je ne fréquentais plus la salle des fêtes. Je m’ennuyais à chaque fois, n’ayant pas le droit de jouer avec la personne avec qui je m’entendais le mieux. C’était douloureux de devoir faire semblant de l’ignorer. Je ne l’ai quasiment plus revu depuis, si ce n’est lorsque je le croisais, de loin, dans la rue. On avait acquis le même réflexe : quand on se voyait, on tournait la tête en même temps, pour faire croire à l’autre qu’on ne l’avait pas vu.

Puis j’ai déménagé. Un jour, j’ai demandé à ma mère si elle savait ce qu’était devenu ce petit blond aux yeux bleus qui me parlait en rougissant. Elle m’a regardée bizarrement, pour me dire que non, elle ne savait pas, elle ne le voyait plus.

Un jour, je suis revenue dans mon ancienne ville et je l’ai vu avec un uniforme d’éboueur, à rentrer des poubelles dans un camion. Il m’a vue et a détourné le regard en rougissant. Toujours ce même réflexe. J’ai eu honte. Il devait m’imaginer médecin ou avocate alors que j’étais chômeuse. Mais je ne suis pas allée engager la conversation.

Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander : et si nos parents ne nous avait pas empêchés de nous parler, que serions-nous devenus ? Est-ce qu’une histoire d’amour serait née ? Ou aurait-on chacun suivi notre chemin, puisque nos ambitions différaient tant ? Moi qui ne supporte pas les gens sans culture, l’aurais-je supporté en tant que petit ami ? Est-ce que ses notes reflétaient réellement son intelligence ? Est-ce que je lui plaisais ?

Je ne le saurai probablement jamais. Aujourd’hui, alors que je suis en couple et presque totalement heureuse (je serai totalement heureuse quand j’aurai un boulot ^^), je me suis surprise à penser à lui. A me demander ce qu’il était devenu. S’il s’en sortait mieux que moi. S’il pensait à moi. Il était peut-être réputé con-con, mais il était le seul à m’avoir acceptée comme j’étais, alors que les autres faisaient le concours de celui qui me rendra la vie la plus impossible. Et à mes yeux, ça a plus de valeur qu’une potentielle romance. Il aurait pu être le meilleur ami que j’ai jamais eu. Mais il ne le sera pas.

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Auteur :

Je suis une femme de 27 ans, blogueuse humeurs et emploi, cherchant à creuser son trou dans le monde du travail malgré son handicap.

7 commentaires sur « Une histoire d’amour qui n’a jamais vu le jour »

  1. ce que tu racontes m ‘est arrivé, peu ou prou. à la différence que j ai retrouvé « le » garçon et que nous avons évoqué nos vieux sentiments, confrontant les souvenirs de nos sensations… ce fut libérateur pour lui comme pour moi
    et étrange aussi…
    fais le, tu pourrais être joliment surprise

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      1. Oui :/ j’aurais aimé parler un peu avec lui pour voir comment il vivait les choses, si je me plantais totalement sur ses pensées ou si il en souffrait autant que moi. Mais bon, au moins ça fait un souvenir d’enfance positif pour moi ! Je suppose qu’il a fait sa vie, c’est tout.

        Aimé par 1 personne

    1. Ce n’est peut-être pas terminé qui sait, on peut se recroiser un jour. Reste à voir si là, on détournera la tête ou si on se parlera. Nos parents n’ont plus leur mot à dire après tout… mais je n’ai pas l’intention de revenir habiter dans la ville de mon enfance et ma mère va déménager, donc y’a très peu de chances.
      La happy end, c’est qu’au moins un de nous deux a réussi à être heureux… je ne sais pas pour lui.

      J'aime

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