Publié dans Une vie de rousse

Une petite visite chez ma mère

Orléans

On ne peut pas dire que ce soit le grand amour entre ma mère et moi. Elle m’a fait de sacrées crasses, sans compter que je lui en veux énormément pour m’avoir imposé certaines choses dans mon enfance, qui relevaient de la torture pour moi, et ce juste pour « avoir la paix » alors que j’étais une enfant bien plus calme que la moyenne.

Quand j’étais avec mon ex, je ne la voyais quasiment pas car il ne l’aimait pas et m’interdisait de la voir. Enfin, il ne me l’interdisait pas directement, mais geignait et râlait tellement quand je l’envisageais que je laissais tomber. J’ai repris un peu contact avec elle à la mort de ma cousine qui, bipolaire, s’était suicidée lors d’une de ses phases dépressives (et pas de la manière la plus délicate qui soit…). Personne ne prenait sa maladie au sérieux et elle n’était pas réellement suivie. Je n’étais pas étonnée, car après tout sa mère (ma tante donc) était celle qui me soufflait sa fumée de cigarette au visage quand j’étais bébé alors que j’étais atteinte d’une grave maladie respiratoire. « Ça ne se voit pas, ce n’est rien ». Je pense qu’un jour je vous écrirai un billet à ce propos.

Ayant changé de ville, je me contentais jusqu’ici d’un échange par mail, parfois d’un petit coup de téléphone. Ma mère est revenue à la religion de son enfance, le catholicisme, et quand elle fait quelque chose, elle le fait toujours à l’extrême. Dialoguer avec elle n’est plus vraiment possible, ça se finit toujours en insultes envers les autres religions et en paranoïa complotiste. Et moi je n’aime pas quand le débat n’est pas possible.

J’ai fini par me décider à aller la voir une journée, profitant d’une réduction sur mon billet de train. Et j’avoue que je ne m’attendais pas à cette journée.

Après avoir déposé mon sac chez elle, on a décidé d’aller un peu en ville. J’aime bien ma mère, mais chez elle, il n’y a juste rien à faire et je restais jusqu’au soir. Et je voulais voir ce que devenait la place marchande d’Orléans, avec toutes les boutiques. J’avais aussi envie de profiter des prix moins chers que Paris pour prendre deux-trois petites choses.

Nous avons commencé par aller chez Claire’s. Quand j’étais plus jeune, j’avais acheté un élastique à fleur pour attacher mes cheveux, mais il a récemment rendu l’âme suite à une fourbe attaque féline. Mais hélas, je n’en ai pas trouvé. Les fleurs étaient sur toutes les barrettes, mais aucune sur un élastique… or les barrettes ça ne tient pas dans mes cheveux. Un peu déçue, je me suis rabattue sur une peluche de hibou lorsque j’entends ma mère s’exclamer « Ooooh ça fait longtemps, ça va ? ». Je me retourne et voit une de mes camarades de l’école primaire. La mère de cette petite était la seule qui avait bien voulu accompagner ma mère dans ses démarches contre le directeur qui saquait ouvertement les surdoués, dont je faisais partie. Il modifiait les dictées pour rajouter des fautes, me trouvait des erreurs qui n’existaient pas dans mes divisions, tout pour me faire baisser ma moyenne et me faire « rentrer dans le rang ». Il avait pris une petite mise à pied par le rectorat à la finale.

Bref, on commence à discuter avec cette jeune fille qui, de mémoire, était plus jeune que moi de quelques mois. Et là, j’apprends qu’elle a quatre enfants. Wat. Même pas 25 ans et quatre enfants, j’étais impressionnée. Et vu les photos, ils sont assez âgés en plus. Et moi j’en suis encore au stade ou je me bats pour faire comprendre aux recruteurs que je suis une no kids assumée. Je ne savais même pas quoi dire, je ne supporte pas les enfants et elle, ça ne l’empêchait visiblement pas de vivre et de sortir avec son amie.

Ma stupéfaction étant visible, elle enchaîne en me disant : hey, tu sais ce que devient Grégory  (Je vous parlais de lui ici) ? Il deale avec les rebeus du quartier maintenant.

What. Grégory, dealer ? Avec les parents qu’il avait ?

Contente d’avoir capté mon attention (en même temps quand on était en primaire, notre intérêt réciproque était connu ^^), elle enchaîne en me disant que ses parents étaient si castrateurs que Grégory a fini par péter un boulon. Il est devenu comme fou, a tout envoyé valser et a quitté le nid. Mais il ne savait rien faire, rien de rien, on l’a toujours empêché de vivre sa vie. Il a donc cédé à la facilité : le deal de drogue… il fait ça depuis plusieurs années maintenant.

J’en aurais pleuré. Pour moi Grégory méritait bien mieux que ça… voilà ce que ça donne quand on est trop castrateur avec ses enfants. Il n’avait pas le droit de fréquenter qui il voulait, se faisait imposer toutes ses sorties, ses études, sa copine, et compagnie… le pauvre. J’avais envie d’aller le voir, de le serrer dans mes bras en lui disant qu’il valait mieux que ça, mais au fond, qu’est ce que j’en sais ? Je voyais qu’il souffrait d’avoir des parents pareils mais je n’ai jamais rien fait. Je ne mérite pas de donner mon avis sur sa vie… s’il est heureux ainsi qu’il continue. Même si je ne serais pas étonnée d’apprendre qu’il ne sait même pas ce qu’il fait et où il va.

J’avais le moral un peu dans les chaussettes, mais on a malgré tout continué notre petit tour du propriétaire. Et là, je remarque une boutique Lush. Je n’avais jamais vu de boutique Lush à Orléans et surtout, je n’étais jamais rentrée dedans. La boutique de la Défense est toujours bondée, donc je commande par internet. Un homme faisait une démonstration pour du bain moussant et ma mère était à fond. En même temps ma mère, dès qu’elle a le droit de goûter ou de tester, elle est à fond… elle aurait pu acheter tout le magasin mais a été un peu refroidie par les prix. Eh oui maman, c’est une marque de luxe… j’avais malgré tout envie de prendre leur gel pour les boutons, vu que mon huile essentielle d’arbre à thé est inefficace. Et quand j’ai vu qu’elle craquait sur un savon, je lui ai pris. C’est pas parce qu’on est pauvres qu’on ne peut pas se faire plaisir de temps en temps après tout ! Je lui ai donc pris un morceau de savon Baked Alaska tandis que je me prenais un bout de Yog Nog. N’empêche qu’il est pas mal le Yog Nog, j’ai pas la peau qui tiraille après la douche. La facture était quand même un peu salée. Heureusement que j’avais le nez bouché car ma mère a attrapé la migraine avec toutes ces odeurs. Même moi qui ai un odorat minable j’étais un peu étourdie. Je ne sais pas comment font les vendeuses !

Les marchés de Noël n’étant pas encore installés, on a fini par rentrer après un passage à la FNAC où je voulais montrer à ma mère le livre des restaus du cœur, « 13 à table ». Treize petites nouvelles écrites par de grands auteurs bien sympas ! J’ai un faible pour celle de Maxime Chattam, mais en même temps, il est dans mon TOP5 niveau auteurs. Pour l’achat de ce livre, trois repas seront servis aux plus nécessiteux. J’ai bénéficié de ces repas pendant quelques années et il est pour moi logique de renvoyer l’ascenseur quand ça va mieux.

Une fois rentrées, ma mère m’annonce qu’elle a quelque chose à me dire. Je n’aime pas quand elle prend son air grave, ça veut soit dire qu’elle va me demander de l’argent, soit qu’elle va m’annoncer un truc qui pue. Et comme elle sait que je n’ai pas d’argent à donner, c’était la deuxième solution.

Elle m’a dit que son cancer du sein avait rechuté. J’étais sonnée. Quand j’étais petite, ma mère a enchaîné un cancer du col de l’utérus (guéri en se faisant tout enlever) et un cancer du sein (qui a guéri après traitement). A l’époque elle essayait de me cacher sa douleur, mais je la voyais bien. Mais la seule chose que je pouvais faire, c’était faire semblant de ne rien voir, pour que ma mère croie que je n’en souffrais pas. Plusieurs années après je lui ai dit que j’étais consciente de ce qu’elle me cachait, et elle m’a répondu qu’elle s’en doutait. J’étais bien trop observatrice et elle bien trop mauvaise actrice pour pouvoir me cacher quoi que ce soit. Mais j’étais petite. J’avais à peine dix ans quand elle a enchaîné les deux. Sa rechute se fait 15 ans après ! 15 ans ! On pensait que c’était définitivement parti depuis le temps !

Et en y réfléchissant, je sais très bien ce que cette rechute implique. Entre temps, elle est revenue à la religion et refusera de se soigner. Elle va donc souffrir puis mourir, à moins d’un miracle. Je ne lui ai pas caché que j’avais compris, et elle ne m’a pas caché que j’avais raison. Elle m’a alors dit qu’elle avait pris ses dispositions auprès d’un notaire et avait une assurance obsèques. Et après m’annonce qu’on passe à table, comme ça, comme si de rien n’était.

Ma mère sait très bien que la mort ne m’affecte que peu, que je saurai très bien continuer ma vie. Mais la disparition de ma mère, ça signifie la disparition de ma dernière bouée de secours en ce monde. Admettons que je me sépare de mon homme, je n’aurai nulle part où aller. Ma famille me méprise (et c’est réciproque) et je n’ai pas d’amis. Enfin pas d’amis fiables au point de m’héberger sans hésiter avec mon chat en cas de souci. Je n’aurai juste plus personne pour me rattraper en cas de chute. Et en plus, savoir qu’elle va souffrir à cause d’une religion me dérange. Je n’ai pas de bons rapports avec la religion, je trouve que c’est intrusif, castrateur, que ça entraîne des violences inutiles et que ça met en avant les aspects les plus immondes de l’homme. Tuer son prochain car il pense autrement tout en prônant l’amour et la tolérance. What the fuck. Bref, tout ça pour dire que je n’approuvais pas son retour à la religion et que là, je l’approuve encore moins. Mais je n’ai pas à lui dicter sa manière de vivre, après tout si elle souffre par refus de se soigner, c’est qu’elle le choisit. Mais ça me dérange. Le fait qu’elle souffre me dérange et je me dérange aussi, j’ai l’impression d’être super égocentrique à penser à ma bouée de secours alors qu’elle s’apprête à vivre une vraie torture.

Une sortie bonne enfant qui à la finale se révèle porteuse de deux mauvaises nouvelles. Je crois qu’une fois de plus ma chance légendaire est en marche.

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Auteur :

Je suis une femme de 27 ans, blogueuse humeurs et emploi, cherchant à creuser son trou dans le monde du travail malgré son handicap.

4 commentaires sur « Une petite visite chez ma mère »

  1. De toute évidence, vous vous méprenez sur la décision de votre mère.

    D’une part, le cancer du sein est un exemple typique de maladie dont les remèdes sont pires que le mal. Les souffrances que votre mère a vécues il y a quinze ans étaient essentiellement causées par les effets secondaires de la chimiothérapie et des rayons X. Elle préfère vraisemblablement vivre avec sa maladie plutôt que de subir à nouveau le « traitement » qu’elle connaît trop bien. D’autres ont fait le même choix avant elle.

    D’autre part, l’église catholique n’interdit absolument pas les traitements médicaux. J’ignore votre niveau de connaissance des pratiques religieuses, mais sachez qu’un prêtre catholique ne conseillera jamais à ses paroissiens de ne pas se faire soigner. En revanche, le retour à la religion est un comportement fréquent chez les gens qui voient la mort approcher, même à long terme.

    Je sais qu’il peux sembler arrogant de prétendre expliquer les choix d’une personne que je ne connais pas. Mais il me semble important que vous envisagiez que la décision de votre mère puisse être réfléchie et rationnelle.

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    1. Bonjour,
      En ce qui concerne la religion, quand je dis que ma mère est extrême, elle l’est. Même si la religion ne lui interdit pas de se soigner, elle estime que les souffrances qui vont lui être infligées sont le fait de Dieu et que donc elle DOIT les subir sans se soigner. Et elle n’en démord pas et estime que les traitements « non naturels » qu’on veut lui imposer la mèneront droit en enfer. Je trouve ça idiot et caricatural mais d’un autre côté, les extrémistes sont toujours caricaturaux… c’est pour ça que je trouve que sa religion la rend idiote et que j’ai du mal à accepter sa décision. En fait j’ai plus l’impression d’entendre une témoin de Jéhovah qu’une catholique…
      Après, cela reste sa décision, réfléchie ou non, je me doute bien qu’une chimiothérapie n’est pas anodin (mes deux tantes ont également eu le cancer et s’en sont également remises), même si je ne savais pas que c’était à ce point. Et ça me met encore plus mal à l’aise de le savoir, car je veux que ma mère se soigne et à la finale, c’est comme si je voulais qu’elle souffre…

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    2. Du coup, je suis obligée de reconnaître que le terme de « décision réfléchie et rationnelle » ne convient pas à la situation.

      Ceci dit, Il est courant d’essayer de justifier a posteriori ses actions et ses opinions par des préceptes religieux. Ici, c’est plutôt une croyance très personnelle basée sur un ésotérisme new age mêlé de manière originale à la vision chrétienne que « la souffrance lave les péchés ». Le concept « si vous essayez de vous soigner, vous irez en enfer » ne correspond ni au catholicisme extrémiste, ni même à aucune secte ou religion à ma connaissance. Les témoins de Jéhovah refusent les greffes et les transfusions, mais pas les traitements contre le cancer. Même les amish, s’ils rejettent la médecine, ne prétendent pas qu’elle est punie par l’enfer.

      Ce que vous voyez comme de l’extrémisme, c’est peut-être la conséquence (et non la cause) du choix de fuir un traitement médical qu’elle ne veut pas revivre.

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      1. Oui, si on veut, en tous cas c’est vraiment religieusement qu’elle justifie son refus. Je suppose qu’elle se cherche une excuse. Dans tous les cas je n’ai pas mon mot à dire sur sa décision, elle n’a jamais aimé la vie et ne demande pas mieux que de passer l’arme à gauche, alors je ne vais pas la forcer à rester. Mais je ne peux pas m’empêcher d’avoir peur pour l’avenir, pour elle comme pour moi. Voir quelqu’un souffrir n’a rien de plaisant, d’autant plus que je sais qu’elle n’aura pas le moindre soutien de quiconque.

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