Publié dans Une vie de rousse

La vengeance est-elle douce ?

tourner la page

Je vous ai souvent parlé, sur ce blog, de ce que mon père a fait à ma mère. Un schéma d’escroquerie classique. Il l’a séduite, il l’a dépouillée et lui a en plus collé des dettes monstrueuses sur le dos. Le fait de savoir qu’il allait être père lui en a touché une sans faire bouger l’autre et il n’a jamais assumé quoi que ce soit.

Cependant, cet épisode a eu des conséquences sur la vie de ma mère. Elle a sombré dans une profonde dépression et, les dettes aidant, elle s’est faite expulser et ne pouvait juste plus s’occuper d’une enfant, encore moins d’une enfant malade qui demandait une attention constante. Elle ne voulait pas me confier à un foyer car elle avait peur qu’on lui retire définitivement son enfant et a donc demandé à ma famille qui pourrait s’occuper de moi. Un de mes oncles s’est porté volontaire.

C’était assez surprenant venant de lui car il n’était pas proche de la famille, n’aimait pas mon père, et en plus était très près de ses sous alors que ma mère n’avait plus un rond à lui donner.

Et le fait est que chez lui j’ai vécu l’enfer. Déjà pour une enfant, être séparée de sa mère est un traumatisme, surtout que j’avais l’habitude de l’avoir près de moi en permanence. Mon oncle ne m’a même pas laissée lui dire au-revoir et l’a incitée à partir en douce.

A peine ma mère était-elle partie qu’il m’amenait près du bac à jouets du chien, en sortait un martinet et me disait « tu vois, ça, avant c’était pour Gary, maintenant c’est pour toi » (Gary était le chien). Il a ensuite revendu tous mes vêtements pour me refiler les fripes trop petites de sa benjamine et l’horreur a commencé. Un rien me valait des coups : une bonne note (je n’avais pas le droit d’avoir de meilleures notes que ses filles, qui étaient nulles à l’école), une assiette finie trop rapidement ou pas assez, si je m’agitais trop dans mon sommeil, bref, tout était bon.

Encore aujourd’hui je ne sais pas ce qui l’a poussé à agir comme ça envers moi. Il était sévère envers ses propres enfants mais ne les a jamais battus. Moi par contre je subissais ses coups à lui, les mesquineries de sa femme (c’est à moi qu’on donnait le steak le plus cramé par exemple), et les attaques permanentes de sa benjamine avec qui je partageais ma chambre et qui était bien contente de ne plus être la petite dernière.

Ma mémoire a fini par effacer toute seule ce pan de ma vie. Mes souvenirs sont ceux que j’ai écrits dans le journal que m’a donné une psychologue à l’époque. Je ne peux que croire l’enfant que j’étais à l’époque et les réactions épidermiques que j’ai aujourd’hui, si je croise mon oncle, que je vois une photo, ou qu’un martinet croise ma route. J’ai passé des années avant de pouvoir toucher les lanières de faux cuir du sac de ma mère sans frissonner.

C’est grâce à mon cousin, le fils aîné de mon oncle, que j’ai fini par m’en sortir. Il a appelé mon grand-père pour lui dire que j’étais maltraitée. Je l’avais déjà appelé, car je savais me servir d’un téléphone et son numéro était affiché, mais il ne m’avait pas cru, il pensait que je disais ça pour revoir ma mère. Il est rapidement venu me chercher.

Plusieurs années après m’avoir récupérée, ma mère, qui galérait à obtenir des aides de la CAF, s’est aperçu qu’il continuait à toucher quelque chose pour moi « en dédommagement » car il avait déclaré que j’étais atteinte d’une hépatite qui lui avait coûté cher à soigner. Je n’ai jamais eu d’hépatite…

Le pire, c’est que je n’avais jamais caché que j’étais maltraitée. A l’école je l’avais dit à ma maîtresse, à la surveillante, à mes camarades, à la kiné, mais personne n’a jamais levé le petit doigt. Des tonnes d’enfants se renferment et on le découvre des années plus tard, c’est un scandale médiatisé, mais quand un enfant parle, on ne le croit pas pour autant.

Bref. J’ai toujours gardé une grande rancune envers mon oncle, qui n’a jamais été exclu du cercle familial pour ses actes. Non, c’était mieux de remettre en cause ce que je disais, malgré les traces physiques et le profond traumatisme psychologique qui m’a valu des années de thérapie pour que cessent mes terreurs nocturnes (j’ai gardé cependant une tendance à l’insomnie).

J’ai toujours rêvé de me venger. De pouvoir inverser les rôles. De tenir le martinet pendant que c’était lui, la petite créature terrorisée et sans défense. Je voulais lui faire payer.

Je l’ai revu à l’anniversaire de mariage de mes grands-parents où il m’a insultée de mythomane, de vouloir l’isoler de sa famille. Il a dit devant tout le monde que je méritais une correction. La chienne de mon grand-père, qui était avec moi, lui a mordu la main et il a renoncé. Sa fille est venue s’excuser, par contre. Elle était toute jeune et a profité de la situation. Elle passait enfin de petite dernière dominée par les grands à dominatrice. Une réaction classique d’enfant. Mais je n’ai pas pardonné, je n’ai pas pu. Je ne peux toujours pas. J’ai demandé à ma mère de rentrer. On est rentrées et on a appris par la suite qu’il avait bien bavé sur notre dos.

Je l’ai ensuite revu à l’enterrement d’une de mes cousines où je me suis distinguée en balançant l’hypocrisie de ma tante dans sa tronche. Pendant des années, elle a dit que ma maladie n’existait pas car elle ne se voyait pas. Sa fille s’est suicidée suite à une dépression qui ne se voyait pas. Et elle a le culot de vouloir me serrer dans ses bras. Beurk. Je ne pardonne pas. Jamais. Des gens qui s’en prennent à une enfant sans défense ne sont pas dignes d’être pardonnés.

Et puis j’ai appris. Moi qui a toujours rêvé de passer mon oncle à tabac, pour lui faire payer ce qu’il m’avait fait, j’ai appris que quelqu’un l’avait fait. Ou plutôt, plusieurs personnes. Il a voulu escroquer son petit gang de motards, et les types ont répliqué en le tabassant et en le laissant pour mort. Il avait déjà été traumatisé par la perte de son fils aîné à cause de la drogue, drogue à laquelle il l’avait lui-même initié. Sa femme l’a quitté et ses filles ne le fréquentent plus. Il est désormais une petite créature terrorisée et paranoïaque, enfermée chez elle, qui ose à peine sortir chercher son courrier.

Sans le savoir, ce gang a vengé une petite fille.

La petite fille en moi a ri cruellement à l’annonce du passage à tabac de mon oncle. Bien fait, il le méritait. Ces motards sont ses héros.

Mais l’adulte que je suis s’en fout complètement. Je devrais être heureuse, de savoir que cette vengeance que j’espérais depuis si longtemps est chose faite. J’imaginais cette annonce pleine de saveur, je l’imaginais sucrée, jouissive. Je m’imaginais sourire d’une oreille à l’autre, heureuse d’apprendre qu’il y a une justice en ce monde. Sauf qu’en fait je suis indifférente. Ma seule réaction a été de me dire « dommage qu’ils n’aient pas fini le travail ».

Peut-être est-ce parce que je ne me suis pas vengée moi-même ? J’ai toujours imaginé ce retour venir de ma propre main.

Ou alors, est-ce parce que j’ai grandi et que je suis passée à autre chose ? Pourquoi est-ce que je n’arrive pas à savourer quelque chose que j’attendais depuis si longtemps, alors que je suis si rancunière ? Pourquoi est-ce que je ne me réjouis pas de son malheur ?

Dans ma famille, personne n’a été étonné par mon absence totale de compassion -en même temps, faut pas pousser- mais ils m’ont reproché de ne pas vouloir aller le voir alors que tout le monde y avait été. Ça, je ne peux pas. Ce qui prouve que j’ai encore des réactions traumatiques, que je n’ai pas pardonné. Alors pourquoi est-ce que je ne parviens pas à être contente d’avoir été vengée ?

J’ai envie de sourire, pour pouvoir me dire qu’on est quittes et tourner définitivement la page. Mais c’est comme si le sort de mon oncle ne m’intéressait plus. Je sais juste que si on m’oblige à aller à son enterrement, je danserai sur sa tombe, toute habillée de blanc, ce blanc représentant l’innocence de l’enfance qu’il m’a arrachée et qui ne reviendra jamais.

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Auteur :

Je suis une femme de 27 ans, blogueuse humeurs et emploi, cherchant à creuser son trou dans le monde du travail malgré son handicap.

9 commentaires sur « La vengeance est-elle douce ? »

  1. Que de frissons en lisant ton expérience… Au fil de ma lecture, ça m’a rappelé ma propre expérience qui est un peu similaire à la tienne. Enfant, j’ai également été maltraitée mais par ma nourrice. Je n’étais chez elle que le matin avant l’école ainsi qu’après jusqu’à ce que ma mère vienne me chercher mais c’était bien suffisant. J’ai subi les coups sans raison, les humiliations, l’enfermement dans le garage et les mesquineries de ses trois filles toutes plus âgées que moi. Ça duré 3 ans soit ma scolarisation à l’école maternelle. J’en ai parlé à mes parents que plusieurs années après. Ça ne m’a pas empêchée de vivre mon enfance et mon adolescence plutôt sereinement mais tout est remonté au tout début de ma vie d’adulte quand j’ai fait une dépression. Et puis un jour, j’ai retrouvé la dernière des trois filles de ma nourrice sur un réseau social. Je l’ai contactée sans trop savoir ce que je faisais. Cette gourde (parce qu’elle avait tout l’air d’une dégénérée, je dois être honnête) était super contente d’avoir mes nouvelles et, selon ses dires, sa mère aussi (la blague). On a échangé un ou deux mails et puis un soir, j’ai reçu un message me disant qu’elle et toute sa famille se trouvaient dans la même pièce au moment où elle l’écrivait. D’un seul coup, j’ai balancé toutes les horreurs que je pensais d’eux suite à ce que j’avais subi et la fille m’a répondu instantanément qu’à mes mots, sa mère était en pleurs. Et bien c’était ça, ma vengeance à moi. J’ai fait souffrir mon ancienne nourrice qui s’est sentie trahie et ça m’a fait un bien fou. Et puis de savoir que ses filles sont des pouffiasses analphabètes me rend folle de joie.

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    1. Mon copain a une phobie de l’eau à cause de sa nourrice, elle avait la bonne idée de l’attraper pour lui faire prendre son bain dans une eau soit brûlante, soit glacée, sans tenir compte de ses protestations. Certains ne devraient pas avoir le droit d’approcher des enfants, franchement…
      Concernant mon oncle, ses enfants n’ont pas franchement bien tourné. Le fils aîné est plus ou moins porté disparu, il a rejoint une troupe de junkies SDF et vit avec eux, personne ne sait où il est. La cadette est dans l’armée toujours au front et la dernière est escort, et a eu un enfant d’un client sans être capable de mettre un nom sur son visage. Et je m’en fous… leur malheur ne change rien à ce que j’ai subi en fait.

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  2. En te lisant, me vient cette phrase entendue il y a longtemps: le contraire de l’amour n’est pas la haine, c’est l’indifférence.
    Cette vengeance que tu voulais tant, c’est l’enfant qui détestait son oncle qui la voulait.
    Toi adulte, tu vois bien que cet homme est en fait un pauvre mec, une loque, qui assois son pouvoir tyrannique sur les plus faibles, et qui doit avoir pas mal de trucs à régler lui-même.
    Au mieux, ça t’inspire de la pitié. Au pire, de l’indifférence.
    Ton histoire est horrible, on se demande comment ce genre de chose arrive encore. Surout le silence des profs, etc… Mais toi tu as pu faire ce travail sur toi-même, prendre de la distance, et ne pas de laisser ronger par ton histoire. Tu es actrice de ta vie, et non pas spectatrice. Et ça, ça vaut de l’or.
    Plein de bonnes ondes.

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    1. L’indifférence, c’est ça. Je me rends compte que ça n’importe plus pour moi. Non pas parce que mon oncle est un minable, mais parce que j’ai apporté la meilleure réponse possible à son comportement : je suis devenue forte. J’ai enduré ses coups, puis j’en ai enduré d’autres, et je n’ai jamais faibli. Il voulait faire de moi une loque et je suis devenue l’inverse.
      Pour ce qui est du silence des autres, je ne trouve pas ça surprenant. Lorsque j’ai subi du harcèlement scolaire j’en ai parlé aussi, je ne me suis jamais tue. Et personne n’a levé le petit doigt pour me venir en aide. On ne peut compter que sur soi.

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  3. Peut-être que c’est une bonne chose au fond, de ne pas être heureuse de ce qui lui est arrivé. Ça montre que ta vie ne tournait pas autour de ta vengeance. En tout cas, ce qui lui est arrivé était logique. Je crois que quand on fait du mal autour de soi, un jour ou l’autre, on en paye le prix fort. Il a une bonne vie de merde. Il l’a mérité.
    J’espère juste que tu arriveras à tourner la page. Mais je dirai que le fait que tu ne te soucis plus de lui et de ce qu’il peut devenir est un bon début.
    Allez, fighting.

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    1. Je ne suis pas très superstitieuse mais j’ai tendance à croire au karma et je me doutais que ça allait lui retomber dessus un jour ou l’autre, pas forcément à cause de moi mais à cause de tout ce qu’il faisait à côté. Cet homme était dérangé, pas loin de la folie.
      Tourner la page est difficile car on garde toujours des séquelles de ce qu’on a subi. Mais on a pas le choix, il faut aller de l’avant et cesser de regarder en arrière.

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  4. On dirait les Ténardiers avec Cosette…
    Je pense que si tu ne savoures pas c’est en partie parce que tu as tourné la page, en partie parce que ce n’est pas toi qui l’a tabassé, et en partie parce que je pense que la vengeance n’amène pas une réelle satisfaction.

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    1. On en est pas encore au stade des Thénardier mais ça restait du même acabit : de la violence gratuite.
      Je ne sais pas si la vengeance apporte une réelle satisfaction. Je pense quand même que ça m’aurait soulagée, quelque part, de lui coller mon poing en pleine figure, même si ça n’aurait rien changé à ce que j’ai subi et à ce que je suis devenue à cause de lui.

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